Surabaya, la ville-Léviathan. Etape du 11 au 18 avril. Episode 1.

A la fin du stage à l’Institut seni indonesia de Denpasar, nous sommes littéralement vidés. La présentation s’est bien passée malgré quelques longueurs. Nous avons droit aux félicitations d’usage mais une sorte de goût d’inachevé reste dans ma bouche. Je ne sais pas ce qui était de l’ordre du véritable échange et ce qui était de l’ordre du convenu. Ici, c’est très valorisant de faire des « kolaborasi » avec d’autres artistes et j’ai comme l’impression d’avoir été prétexte à un discours.

En même temps, j’ai bataillé ferme toute la semaine pour que les consignes du workshop ne se diluent pas dans l’éternel sourire balinais et qu’une certaine concentration soit maintenue. Après la présentation, nous essayons de passer un moment de détente mais le cœur n’y est pas. Nous avons accumulé en silence trop d’attente, trop d’impatiences et trop de nervosité. Et puis, nous quittons Bali et nos amis le lendemain…

Comme souvent après une grosse échéance, mon corps reprend ses droits et je sens une « anomalie » dès le réveil… La migraine ne tarde pas à arriver. Contrairement à celle d’Hanoï, elle est très forte d’emblée ce qui tombe très mal car nous devons régler plein de choses avant de partir : rendre la moto, vérifier les mails et les comptes sur internet, faire les bagages… Pour ne rien arranger, une pluie diluvienne s’abat sur Denpasar alors que Sandrine est allée de son côté à pied. Je pars alors la chercher en moto sous ce déluge ne voyant rien d’un œil à cause de la migraine et ne la trouvant pas. Bien à l’abri, Sandrine m’avouera plus tard qu’elle a cru me voir passer mais qu’elle a réagi un peu tard…

Cette dernière journée balinaise a été cauchemardesque. Je n’en voyais pas le bout et il fallait pourtant aller de l’avant : Charger le décor dans un petit bus qui nous amène à un grand bus, expliquer aux responsables de l’agence qu’il est hors de question que nous laissions le décor dans la soute et que nous voyagerons avec, éviter que les porteurs soulèvent la structure par ses parties fragiles et une fois assis, supporter ses vagues successives qui vous tapent dans le crâne…

Nous sommes partis à 5h de l’après midi et nous devions arriver à Surabaya à 5 heure du matin. Le bus passait de Bali à Java en montant sur un ferry sans nous faire descendre. Durant cette nuit, entre sommeil et somnolence, nous quittions « l’île des Dieux » pour gagner Java la mystique, Java la musulmane, Java la plus peuplée de toutes les îles d’Indonésie. Plus le bus avançait, plus les voix des muezzins se faisaient entendre, les « hijab » apparaissaient sur les visages féminins et une urbanité plus dense se dessinait derrière les fenêtres du bus. Nous pressentions que Surabaya ne seraient pas une étape évidente : Nous avions à peine une semaine pour découvrir un nouvel environnement, faire trois workshops, former un nouveau technicien pour le spectacle et jouer « Imago ».

Pour la première fois du voyage, je me suis senti découragé et fatigué nerveusement. Heureusement, la villa hollandaise où se trouve le Centre culturel Français nous offrait un cadre confortable où nous pouvions avoir un espace à nous avec une petite cuisine. Nous nous sommes empressés de faire des pattes au beurre-emmental acheté en hâte au Carrefour d’en face (Carrefour est très présent en Indonésie).

Malgré cela, cette baisse de moral et cette migraine tenace ne m’ont pas quitté pendant les trois premiers jours et gagnait même Sandrine qui commençait à sérieusement s’inquiéter de ne pas avancer la Licence laissée en friche depuis le départ. La ville n’arrangeait pas les choses. En fait, Surabaya n’est pas une ville, c’est un monstre qui n’offre aucune porte d’entrée à visage humain. Je pensais à cette illustration du Léviathan figurant sur la première édition du livre de Thomas Hobbes. Ce dernier avait eu l’intuition géniale de définir l’Etat comme une personne à part entière mais avait décrit son corps comme l’agglutinement d’hommes et de femmes… Cela me faisait aussi penser aux dessins de Miyazaki et surtout le « Voyage de Chihiro ». Je revoyais cette scène où des monstres errant venaient se laver dans des grands bains publics pour démons et esprits. Durant leur lavement, un des monstres vomit des voitures rouillées, des morceaux de motos, des papiers usagers. Les bains publics étaient littéralement débordés par ce tas d’ordures jusqu’à ce que ce monstre se révèle être un des esprits de rivière trop polluée. L’indigestion industrielle l’avait transformé en démon malheureux. Juste à côté du CCF, des habitants pêchent à la ligne dans des eaux qui sortent à peine de turbine d’usine…

Le premier regard des habitants n’est aussi pas très invitant. Surabaya n’est pas une ville touristique, c’est le plus grand port d’Indonésie où la prédominance commerciale fait que les riches sont très riches et les pauvres sont légions. « L’armée de réserve du lumpenprolétariat» dont parlait Marx prend ici tout son sens et la dichotomie se vit sur les routes à 4 voies menant aux grands « Môles », galeries marchandes géantes qui occupent des immeubles entiers. Il y en a une dizaine à Surabaya et il y en a aussi qui n’ont jamais été finies faute d’argent. Deux cadavres de béton et d’acier aux formes architecturales osées se dressent face au Centre Culturel. Trop cher de les détruire, trop singulier pour les racheter, ils resteront là sûrement des dizaines d’années. Là aussi, on comprend mieux la réalité de ce qu’est l’argent des bulles spéculatives qui éclatent comme des bulles de savon, l’argent des financiers et des sociétés écran, l’argent des gens qui jouent au Monopoly planétaire. Que devront payer les hommes et femmes nés sur cette case ?

Sandrine aussi est affectée par les premiers aspects de Surabaya. Son corps de femme est regardé comme un objet, de haut en bas, sans gêne et sans retenu. Toujours cette conception de l’Islam puritain pour lequel la femme occidentale est profondément décadente. Quelle hypocrisie et quel déni de mémoire ! Dire que Java avait développé au XVIIIème siècle une forme d’Islam tolérant et qui avait intégré l’héritage tantrique pour lequel l’acte sexuel était comme une prière, une voie pour atteindre l’unité du Très Haut. Dire qu’aujourd’hui, ces mêmes personnes qui dévisagent mon épouse vont se rendre plus tard au plus grand bordel d’Asie nommé « Dolly ». Sur l’exemple du quartier de la lanterne rouge d’Amsterdam, ancienne capitale coloniale de Java, un vaste quartier s’est organisé sur trois rues avec des jeunes femmes en vitrine et leur prix affiché en gros. Il paraît même que le prix est divisé par deux le jour de la fête de l’indépendance de l’Indonésie !

Autant vous dire que nous sommes restés un peu repliés sur nous-mêmes les trois premiers jours et il a fallu toute l’hospitalité de l’équipe du Centre Culturel pour désamorcer notre malaise et notre fatigue. Je dois avouer qu’ils ont bien réussi à nous faire quitter notre amertume. Malgré ses obligations nombreuses, Christian Gaujac, en poste comme Consul et comme Directeur du centre, s’est toujours assuré de notre bien-être. Sophie, la responsable de programmation a su désamorcer mes inquiétudes concernant la scène extérieure où nous devions jouer. L’endroit était certes très beau avec le jardin et un grand banian qui se dressait derrière la scène mais les pluies journalières auraient mis en péril la blancheur de nos draps et nous auraient épuisés en montage-démontage à chaque caprice du ciel. Sophie tenait à ce qu’on joue à l’extérieur mais face à mes grimaces, elle n’a pas insisté et nous a mis à disposition l’espace de la galerie où elle n’a pas hésité à déplacer une expo-photo à peine accrochée.

En fait, pour la première fois du voyage, nous avions vraiment l’impression d’être considérés comme des « artistes-invités » et il ne fallait pas déplacer terre et mer pour faire comprendre nos raisons. Ainsi, toute l’équipe a vraiment été à l’écoute et au bout de trois jours, nous commencions à trouver nos nouvelles marques dans le centre mais aussi dans cette ville qui nous apparaissait si impraticable. Il nous fallait juste des guides… Nous les avons trouvés dans la personne de Pierre-Benoît, un stagiaire d’école de commerce qui secondait le Directeur et Aan la bibliothécaire. Ce duo improbable nous a fait découvrir la vie surabayenne. Celle-ci se fait en Taxi et consiste principalement à dénicher les endroits où on mange bien et où l’ambiance est sympa. Aan est une indonésienne ayant tellement intériorisée l’humour et les références françaises qu’elle nous fait mourir de rire. En même temps, elle n’a rien perdu de son identité et nous avons eu la chance d’entrer dans Surabaya par la porte de son regard tout à fait unique. Le quatrième jour, je me suis même hasardé seul dans la ville à la recherche d’une banque et j’ai pris plusieurs « bémo », moyen de transport local où tout le monde est entassé dans des minuscules bus. C’est dans cette proximité que j’ai vraiment senti les gens de Surabaya, l’âpreté de leur quotidien mais aussi leur honnêteté dans les échanges et cet intérêt spontané pour le nouveau venu. Le filtre touristique en cours à Bali n’était pas de mise ici, nous étions « les autres » mais pas forcément hostiles.

Toutefois, ce qui nous a tout a fait sorti de notre phase de repli fut les workshops. Comme nous avions en face de nous des étudiants apprenant le français, nous avons choisi d’axer le travail sur le théâtre et non sur la marionnette. Sandrine n’avait pas à se creuser les méninges, c’était à mon tour de mettre à l’épreuve mon récent diplôme d’état d’enseignement théâtral… J’imaginais alors de les faire travailler sur la matérialité de la parole avec des mots ou des fragments de texte qu’il s’agissait d’investir avec la voix et le corps. Pour les plus avancés, je découpais « le corbeau et le renard » en dix huit fragments et les distribuais aux dix huit participants. Ils devaient se promener dans l’espace et dire le fragment chacun à leur tour sans que le poème soit dans l’ordre. Chacun était une pièce du puzzle et ils devaient le restituer en poème.

Pour les groupes moins avancés dans l’apprentissage de la langue, j’attribuais à chacun un adjectif auquel il devait donner une expression corporelle en répétant le mot. C’était très rigolo de voir l’interprétation de chacun. Surtout, nous découvrions avec Sandrine l’extrême générosité de ces jeunes et leur hilarité constante qui rendait chaque séquence joyeuse. Je me rendais compte à quel point l’amusement était une matière précieuse dans le travail théâtral, il désamorçait la honte, la moquerie malveillante et permet des audaces corporelles inattendues de la part de personnes peu coutumières de la scène. L’énergie était ainsi très bonne et cela m’a permis de faire « le plein ». Je finissais les séances en plaçant les participants en 2 lignes face à face et en leur donnant la consigne de se croiser en se disant « au revoir » en Français. Ils se sont quittés comme ils sont arrivés : en riant…

La semaine s’accéléra ainsi d’un coup et le jour de la représentation aussi. Nous devions former le nouveau régisseur mais celui-ci était retenu dans sa famille jusqu’au jeudi matin et nous jouions le vendredi. Les deux sillons d’inquiétude se sont à nouveau creuser au dessus de mes sourcils… J’étais à deux doigts de payer le billet d’avion à David pour qu’il fasse un saut de puce depuis Bali… Mais la page balinaise était tournée, il ne fallait pas céder à la panique. Tous les membres du Centre culturel m’assuraient que M. Anto était quelqu’un de très appliqué qui se trompait rarement. Toutefois, ils finissaient tous leurs propos par un : «… quand il a bien compris, il fait bien. » et cela ne me rassurait qu’à moitié. Nous avons passé toute la journée de jeudi à expliquer et à montrer tous les lancements lumière et musique du spectacle. J’avais l’impression d’être un Sisyphe roulant éternellement une même pierre nommée « technique ». M. Anto était un indonésien quinquagénaire très gentil et très appliqué mais qui n’avait ni la vivacité, ni la réactivité de David. Le moment le plus critique fut le vendredi matin lorsque nous lui avons demandé de parcourir à nouveau tous les lancements vus la veille et que plus rien ne subsistait… De nouveau, on a roulé la pierre et à notre grande surprise, la générale fut un quasi sans fautes. M. Anto semblait avoir compris et nous avons pu prendre du repos avant de jouer.

La suite dans un second article pour pas trop affoler l’ordi par le nombre de photos…

 

 

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