Lost in translation, quatre jours en terre chinoise

Ca y est ! Nous sommes arrivés à Bali hier et un autre voyage va commencer pour nous. Nous rejoignons le décor aujourd’hui et nous jouerons vendredi prochain (le 26) à Tampak Siring. Notre condition de routard léger, mobile et libre va se transformer pour prendre la forme d’une « tortue roulotte » qui devra bien penser à ses déplacements avant de bouger. Mais je vous en parlerai dans un prochain billet. Avant cela, je souhaite consacrer un temps à notre étape taïwanaise et à notre unique expérience en terre chinoise.

Au Vietnam, nous avons eu quand même un avant goût de cette expérience puisque le Vietnam est très largement influencé par l’Empire du Milieu : l’ancien système mandarinal, la langue et les religions sont issus en grande partie du grand voisin. Le terme même de « Viet » vient de « Yué » qui désigne les chinois du Sud. Toutefois, l’ancienne présence française et la forte identité vietnamienne ne nous donnaient pas l’impression d’être en Chine. Seul le quartier de Cholon (prononcé Tieu Lon) à Saïgon, que nous avons visité le dernier jour, nous a vraiment plongé dans un univers chinois. Cholon, c’est le quartier commerçant de Saïgon, le cœur économique qui a fait l’importance de cette ville. C’est aussi le lieu des anciennes fumeries d’opium, des bordels et autres lieux sombres où certains européens allaient s’oublier… Ce quartier a longtemps été tenu par une organisation clanique et familiale selon laquelle les secteurs commerciaux étaient répartis selon la région d’origine de telle ou telle diaspora chinoise. Inutile de vous dire que les secrets de cette organisation sont impossibles à pénétrer pour un occidental même encore aujourd’hui. Cela relève d’un mélange subtil entre organisation mafieuse et ciment du culte des ancêtres. D’ailleurs, la visite de Cholon reflète cette image puisqu’on va y voir de magnifiques temples confucéens et un marché grouillant où la multitude des gens et des objets tournent vite la tête. Dans les premiers, on y vénère des déesses de la fertilité, des mandarins vénérables et un le Général Quang particulièrement effrayant avec son visage rouge. Dans le marché, un malaise s’installe vite et notre condition de petit occidental « carte bleue » perd ici tout pouvoir. C’est un des rares endroits au Vietnam où le pouvoir communiste n’a pas réussi à totalement bannir les idéogrammes chinois. Nous avons tout de suite senti que nous n’étions pas les bienvenus. L’exemple le plus flagrant fut lorsque trois jeunes lascars m’ont carrément entourés, sourire narquois aux lèvres. Un des trois m’a montré mon pantalon d’un air tellement méprisant que j’en ai eu la haine dans le regard. Précisons tout de suite qu’il s’agissait d’un pantalon portefeuille habituellement porté par la gente féminine. Cela faisait quelque fois que je le portais et nous avions eu droit à l’amusement bienveillant de certains vietnamiens. Là, la bienveillance manquait quelque peu et je leur aurais bien fait manger leur regard mais bon… l’évaluation de la situation est vite faite à Cholon : on ne fait pas le mariole et j’ai tourné les talons tout rassuré d’avoir encore une direction de libre pour les tourner… Cela nous a coupé les pattes avec Sandrine et nous avions les jambes en coton de nous être retrouvés si vulnérables. En fait, c’est aussi un apprentissage de l’Asie : le regard et le contrôle social est bien plus puisant, accepté et explicite ici que dans notre quotidien français individualiste et contestataire. Je ne suis pas en train d’écrire qu’il n’existe pas de contrôle social en France… Je ressens juste une plus grande prégnance des systèmes de canalisation. Ceci semble avoir des bons et des mauvais côtés. Du côté des bons, parlons des formes de solidarité très diversifiées que nous trouvons au quotidien. Parlons aussi de la cellule familiale omniprésente dans tous les aspects de la vie et qui forme une sorte de tampon entre l’individu et le capitalisme sauvage qui domine aujourd’hui les échanges économiques asiatiques (même en pays communiste). Parlons enfin de la religiosité du quotidien connectée avec une certaine conscience de faire partie d’un tout. Le Culte des ancêtres sert de stabilisateur pour les hiérarchies. Le revers de la médaille, c’est la peur de se singulariser, le conformisme qui en découle ainsi que le manque d’initiatives. Je suis souvent frappé de voir avec quel niveau d’ingéniosité est appliqué le système D, quelle force quotidienne le vietnamien lambda développe pour survivre et de voir, en même temps, la force de reproduction du système social. Toute cette ingéniosité et cette force quotidienne sont destinées à la seule survie. Les notions d’épanouissement, de réalisation ou d’ambition sont très peu présentes dans le discours des personnes avec qui nous pouvons nous entretenir. Quand la notion de « réussite » apparaît, elle signifie accumulation d’argent et de possession. La voiture, le téléphone, la montre, la marque du vêtement, des chaussures restent les marqueurs sociaux déterminant, plus ils sont voyant, mieux c’est. Le meilleur exemple de cette ostentation quotidienne est la voiture 4*4 qui chante le « Boléro » de Ravel chaque fois qu’elle recule… Cela rend le rapport social très lisible et assez violent.

 

J’associe ces remarques à notre étape taïwanaise car nous avons connu à Taipei un autre niveau de développement économique. « Petit Japon », Taïwan connaît un niveau de vie et de développement quasiment similaire au nôtre (du moins à Taïpei). Ici, pas de course aux touristes, on les fuit même car ils s’adressent à vous en anglais comme si cela relevait de l’évidence et ils font perdre du temps. En plus, ils ne savent pas lire les marquages sans quoi la Société serait un chaos indescriptible. Dans le métro, par exemple, ne vous plantez pas sur le quai n’importe où en attendant la prochaine rame. Faites la queue dans les marquages au sol qui correspondent à l’emplacement exact de l’ouverture des portes. C’est évident, voyons ! Il ne nous a pas fallu longtemps pour comprendre que nos quatre jours à Taipei seraient éprouvant tant l’absence de repère est totale. Je vous avais écrit lors du billet thaïlandais que nous ne souhaitions pas d’une Thaïlande soustitrée en anglais. Cette expérience nous avait bien plu car les Thaï restaient courtois et accueillants. Il n’en va pas de même pour les taïwanais… Non seulement nous sommes perdus mais nous devons subir en plus certains taïwanais qui nous poussent, nous passent devant lors de la queue, nous regardent de travers si jamais on ose demander une info écrite en chinois sur un papier…L’occidental est décadent moralement, il peut donc être chahuté et ne pas faire l’objet des mêmes préventions que les autres taïwanais… Heureusement que ce parcours du combattant a été ponctué par des personnes extrêmement gentilles qui se sont mises en quatre pour nous trouver un taxi, traduire l’adresse, nous prêter leur téléphone portable, traduire uprès de la guichetière pétrifiée par le fait de parler anglais… En fait, je dirais que, pris collectivement, les Taïwanais sont franchement désagréables au premier abord mais dès qu’une véritable relation de personne à personne s’instaure, ils sont redoutablement efficaces pour vous sortir de pétrin. Pour exemple, nous devions acheter notre billet pour retourner à Hanoi en juin. Cela coûtait moins cher de l’acheter à Taipei mais nous ne pouvions pas le faire à l’aéroport. Nous voilà donc en quête de l’agence « Vietnam airlines » à Taipei. Après moultes recherches et un aller retour infructueux dans un aéroport plus petit qui ne faisait que les vols pour la Chine continentale, nous réussissons enfin à avoir le numéro de téléphone. Il était alors 16.30 et nous savions que tout ferme à 18.00. Nous avions une heure et demi pour trouver cette agence sachant que nous n’avions que le numéro de téléphone. Je téléphone donc depuis une cabine téléphonique à pièces. Sandrine avait la lourde responsabilité de surveiller le débit des pièces et moi de comprendre le débit de paroles de mon interlocuteur. Ils m’indiquent alors leur adresse, la station de métro la plus proche et le numéro. Autant vous dire qu’il y a eu une certaine déperdition d’informations entre sa bouche et mon oreille… Nous nous rendons vite au métro et à la rue indiquée et nous trouvons un snack resto… Il était 17.20 et je me voyais déjà baisser les bras lorsque la tenancière du snack m’aborde en me demandant ce que je cherche. Je lui tend mon papier tout griffonné ou seul le numéro était lisible. Ni une ni deux, elle prend son téléphone, note l’adresse en chinois sur mon papier, arrête un taxi, lui explique l’adresse et nous fait monter dedans. Dans ce genre de situation, il faut plus chercher à maîtriser quoi que ce soit : le taxi va-t- nous faire faire le tour de taïpei en faisant tourner le compteur? et si il nous lâche à une mauvaise adresse ? et si et si… Il faut bien comprendre que je ne connaissais même pas le nom de l’agence car il me l’avait donné en chinois… Et l’heure tourne… Au bout de dix minutes, le taxi s’arrête devant un immeuble gris où nous ne voyons pas d’agence. Je reste dubitatif, le taxi me fait le signe 4 avec les doigts et un signe vers le ciel. Nous comprennons alors qu’il faut monter au quatrième étage de cette barre d’immeuble. Nous prenons l’ascenceur et lorsque les portes s’ouvrent, ô miracle, nous nous retrouvons au cœur d’une agence avec petite statues thaïlandaise, photos de paysages tropicaux et un accueil très chaleureux de la personne que j’avais eu au téléphone. Il était 17.50… Nous avons eu nos billets moins chers et nous étions tout contents avec Sandrine… Il suffisait d’une petite bonne femme providentielle…

A Taïwan, nous avons senti aussi la fierté de la Grande Chine, celle de l’Empire multi-millénaire qui survit sur cette île malgré son exil du continent et malgré la fracture communiste de 1949. Le nom officiel de Taïwan est « R.O.C. » (Républic of China) et le grand allié américain veille à ce que la Chine continentale (La République populaire de Chine) ne porte pas atteinte à la souveraineté de ce petit Etat qui porte un grand nom. Au cœur de la ville, deux monuments gigantesques célèbrent d’ailleurs les deux figures majeures de cette autre Chine politique : Sun Yat Sen, père de la première République en 1911 et Chang Kai Chek, opposant farouche de Mao qui organisa le repli sur Taïwan. Cette condition d’oasis nationaliste chinois a fait la richesse de Taïwan : toute l’intelligentsia chinoise ayant pu fuir la révolution culturelle a pris soin de faire de cette île un modèle de la culture chinoise : l’ancienne écriture a été conservée et une partie du patrimoine impérial a été sauvé de justesse. Cela a donné naissance au plus grand musée d’art chinois : la National Palace Museum que nous avons pu visiter. Là, les mots sont vite pris de court, c’est tout simplement extraordinaire ! L’âge de jade, l’âge de bronze, les peintures, sculpture, céramiques des différentes dynasties sont époustouflantes et exposées avec un soin qui n’a rien à envier au Louvres ou British Museum. Devant ces œuvres, cette finesse, cet art consommé de la perfection de chaque détail, nous avons eu vraiment l’impression d’être privilégiés.

 

 

La seule fausse note de cette visite fut le vacarme hallucinant des hordes de touristes asiatiques. C’était insupportable et marrant à la fois. Insupportable car la contemplation est quelque peu gâchée par les renaclements de nez bruyants et les rires tonitruants de groupes du 3ème âge ne regardant rien aux œuvres et gueulant comme des putois. En fait, les visites de groupes se font grâce à des casques retransmettant les commentaires du guide qui parle dans un micro HF. Tout cela a été conçu au départ pour être plus discret. Mais dans les faits, le guide gueule dans son micro car il a l’impression de pas être amplifié et les visiteurs gueulent entre eux car ils couvrent la voix du guide qui gueule dans leur casque… C’était marrant aussi de voir les gardiens demander le silence avec beaucoup de respect et de retenue (culte des anciens oblige…). Certaines hôtesses du musée tenaient une pancarte avec écrit « please quiet » dessus… Encore un paradoxe saisissant entre cette image de retenue asiatique et ces hordes de nouveaux riches sans gêne, arrogant et incultes. L’un d’eux m’interpelle en anglais alors que nous faisions un activité « création de tampon » réservée aux enfants. Il est habillé tout de cuir (de la casquette aux chaussures) et parle très près de mon visage en criant littéralement. C’était surréaliste d’autant plus que la scène se passait dans l’aile du musée réservée aux enfants. Après m’avoir demandé ce que je faisais, il m’invite à venir à Quang Zou, une ville côtière de la Chine continentale où il dirige cinq restaurants et où il nous offrira le repas. Il m’écrit son nom en chinois mais aussi son nom en anglais : « Lovemoon Suneast ». Au début, je croyais que c’était le nom de son resto… Un gardien vient alors lui demander de baisser d’un ton, il acquiesse et repart de plus belle en me postillonant à la face son envie d’exercer son anglais… Je m’extirpe difficilement de cet échange grâce à un « Chi Chiè » timide (merci en chinois).

Le responsable des activités éducatives qui nous avait aidé à fabriquer les tampons me rejoint alors pour me dire que normalement les chinois sont plus discrets. Je ne comprends pas tout ce qu’il m’explique mais je ressens une gène, même peut être une honte, du comportement de « lovemoon ». Il m’explique alors le sens du poeme que nous venons d’imprimer, il me dit que c’est écrit dans les « vrais » idéogrammes différents de ceux du continents qui n’ont plus de « culture ». Il me dit qu’il est à la retraite maintenant mais qu’il fait de nombreuses activités : il est volontaire au musée et enseigne le mandarin … Sa relation est simple, facile et belle… Il me regarde dans les yeux sans être trop intrusif. Ensuite, nous passons à une autre activité où il s’agit de construire un pont vouté grâce à des coussins. Il nous montre comment l’égalité des distances entre l’extrémité du pont et la clef de voute permet la solidité de l’ensemble sans piliers. Il me dit alors qu’il était ingénieur dans la vie civile. Je crois que c’es le moment que j’ai préféré à Taiwan. Pendant une bonne demi heure, nous étions devenus des enfants apprenant les secrets de cette immense civilisation.

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3 Réponses to “Lost in translation, quatre jours en terre chinoise”

  1. lambert M-N Says:

    j’ai l’impression d’être dans un fim, à l’intérieur du fim… avec un soupçon de vertige !

  2. Jean Marie NOUGARET Says:

    Chouette ! ces relents familiers de Chine qui montent de vos lignes

    Chouette ! Les équilibres instables des instants de voyageurs

    Chouette ! vous etes dépassés par le calendrier et vos récits ont plus d1 semaine de retard
    Ca y est, vous etes happés par l’espace temps du VOYAGE . Débattez vous encore un peu, tentez de rattrapper les lignes perdues, puis…abandonnez vous… nous savourerons un récit décanté, filtré …au retour…. et vous, vous vivez tout au présent….

    Bises à tous les 2

    JM

  3. F-M francine Says:

    oups …que de lettres les unes à coté des autres …que d’images proposées à notre imaginaire …rémi j’ai tout lu…sandrine j’ai tout vu…que de reves merveilleux et mystérieux en perspectives sans sous-titrage…à mes pinceaux …francine

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