Surabaya, la ville- Léviathan. Etape du 11 au 18 avril. Episode 2

L’heure venue, nous sommes allés nous maquiller dans une concentration juste. Le souvenir de Denpasar et du black out durant la représentation accroissait mon trac, j’avais très envie de retrouver mes sensations sur scène, de retrouver une densité et une certaine écoute avec ma partenaire. J’étais d’autant plus impatient que je remarquais depuis quelques répétitions que Sandrine gagnait en habileté de manipulation. Déjà, lors de la conférence de presse interminable que nous avons eu l’avant-veille, elle avait présenté les marionnettes et notamment une fourmi très vive dans ses mouvements et très rigolote dans ses réactions. Je me souvenais alors que mes premières véritables sensations sur scène étaient passées par le corps et par le « biorythme » de mes personnages. Ce genre de déclics se font sans prévenir dans le corps de l’acteur (ou actrice) et ne se stabilisent pas tout de suite. Les premières fois, les vraies sensations vont et repartent comme une anguille insaisissable si bien que souvent on a le trac que « ça » arrive ou non. Je ressentais cela très fort chez Sandrine et les fulgurances de vie de ses marionnettes devenaient de plus en plus nombreuses et fréquentes. C’est dans ce contexte que j’ai vécu une de mes meilleures représentations d’Imago. Je me sentais libre dans l’histoire et cela malgré de nombreuses erreurs techniques de M. Anto qui avait un peu perdu sa compréhension des choses entre 16h et 19h…

Le public a été pour beaucoup dans mon plaisir. Les enfants étaient bien présents au premier rang et les adultes ont été super : ils riaient, s’extasiaient, écoutaient. Plus préoccupée et surtout plus concernée que moi par les problèmes de lumière, Sandrine n’a pas pu profiter autant de ce contexte favorable. Elle m’a raconté après qu’elle a passé son temps à faire de grands signes à M. Anto pour qu’il rectifie ses lancements hasardeux. Je me sentais un peu coupable de lui laisser tant de choses à gérer pendant que moi je m’amusais dans mon rôle. C’est dur d’être une déesse omnipotente durant un spectacle…

Après la représentation, nous avons été invités chez le Directeur du centre, Christian, pour manger une salade indonésienne très fameuse : le « gado-gado » dont la sauce est à la cacahuète. Notre amertume du début s’était définitivement muée en grande joie et nous étions très contents de la semaine si bien que nous décidons de rester deux jours de plus pour visiter enfin cette ville qui nous effrayait tant. Pierre-Benoît et Aan se sont chargés d’organiser cela. Le lendemain, nous sommes donc partis à la découverte des gens qui composent ce Léviathan urbain. Nous avons commencé par l’usine de fabrique de « kretel ». Ce sont les cigarettes que fument presque tous les indonésiens et qui ont la particularité d’être composées de tabac et de clous de girofle. Là encore, le visage du Léviathan s’est découvert. L’usine, « The house of Sampoerna », est composé d’un petit musée au style « art déco » des années 30 comme on en voit à Amsterdam (influence coloniale oblige) et juste derrière une vitrine, les visiteurs peuvent « admirer » des milliers de femmes travaillant comme des fourmis sur la confection des cigarettes et de leur paquet sur une musique enjouée. Nous restons bouche bée devant leur vitesse d’exécution. Sandrine est très mal à l’aise devant ces femmes qui lui font penser à des gens atteints de maladie nerveuse. Leur corps et leur visage est agité de sursauts qu’elles canalisent à la perfection pour accomplir leur tâche. Puis, nous partons découvrir le quartier arabe (d’origine yéménite) qui s’organise autour de la mosquée Sunan Ampel du nom d’un des pères de l’Islam javanais. Cette visite nous plonge au cœur d’un souk totalement inattendu en plein contexte asiatique. Quelques pâtés de maisons plus loin, on entre dans le « Chinatown » de Surabaya, un des plus importants d’Indonésie. Ici, il faut préciser que les indonésiens d’origine chinoise détiennent une grande part de l’économie du pays et qu’ils sont ainsi très mal perçus par la majorité de la population. Un peu à l’image des pogroms contre les juifs, les épisodes de crise économique sont souvent synonymes d’émeutes contre les quartiers chinois. Toutefois, Surabaya a souvent été épargné tant la communauté chinoise est ici puissante et organisée. Elle garde en outre un tissu social très fort avec toujours le culte des anciens dans des temples confucéens et une pratique immobilière cumulative. Un chinois qui a fait fortune ne vendra jamais son premier magasin, cela devient un peu son porte bonheur, sa première marche vers la fortune. Dans un temple, nous rencontrons un petit théâtre de marionnettes chinoises avec des marionnettistes bien étranges. Ils insistent pour que nous restions attendre que le spectacle commence et nous font découvrir les coulisses et leurs marionnettes à gaine. Ils nous montrent aussi leurs scripts qui ne sont autres que des BD « d’heroic fantasy » sur des récits mythologiques chinois. Nous avons passé un très bon moment mais lorsqu’est venu l’heure de représentation, ils n’ont tout simplement pas joué… Nous sommes frappés de voir comment deux communautés aussi différentes que les yéménites et les chinois ont organisé leurs modes de vie à quelques mètres les uns des autres.

A la fin de cette journée, nous décidons d’aller voir le fameux quartier « dolly », le plus grand bordel d’Asie dont je vous ai parlé plus haut. Nous y sommes restés à peine 10 minutes tant cela nous a mis mal à l’aise. Pas de photos ici, ce n’est pas la peine, il faut juste l’avoir vu pour le croire. Pour avoir vécu en Belgique, je n’écris pas ces propos en me couvrant d’une pruderie petite bourgeoise. La prostitution est un phénomène que j’avais déjà rencontré. Mais là ! Des enfants voués à la boucherie sexuelle mondialisée ; le Léviathan est aussi libidineux qu’aliénant.

Le lendemain, nous partons en voiture non loin de Surabaya voir les ruines de l’empire Mojopahit, dernier empire hindouiste de Java dont les survivants ont tous fui vers Bali et ont permis à l’île des Dieux de bénéficier de ce syncrétisme tout à fait unique entre les origines animistes et l’hindouisme javanais. Je suis très excité à l’idée de revoir des monuments anciens après deux semaines de disette urbaine. Toutefois, mon attente est un peu déçue par ce qui reste de ce vaste empire. La grande partie des constructions étaient en bois et seuls quelques bâtiments subsistent. La balade est tout de même bien agréable car les restes de l’empire gisent au milieu de vastes rizières et nous découvrons la nature de Java. Là aussi, nous sommes bien accompagnés par Pierre Benoit, Aan et Ani, une professeur de français adorable. Avec Sandrine, nous avions été très touchés toute la semaine par la gentillesse des professeurs de français indonésiens. L’amour qu’il porte à cette langue très compliquée qu’est le Français et pour ce pays si spécial donne une leçon d’humilité à notre identité culturelle. Sans eux, elle ne serait pas grand-chose hors de nos frontières…

Le lendemain, à l’aube, nous prenons le train avec tout notre « barda », notre décor ainsi qu’un superbe Batik qu’Aan nous a offert en nous disant au revoir. Nos cœurs ressemblaient à nouveau à des artichauts vinaigrette… Nous cheminions maintenant vers notre dernière destination javanaise, Yogyakarta. Nous étions tristes de quitter nos amis de Surabaya mais très impatients de découvrir Yogyakarta, notre étape la plus longue : 1 mois et demi dans la même ville ! Les paysages défilaient derrière la fenêtre du train et Java la mystique se révélaient peu à peu prenant la place du Léviathan Surabaya.

A l’heure où j’écris ces lignes, cela fait maintenant un mois que nous sommes à Yogyakarta et chacune des semaines mériteraient un article comme celui-ci. Toutefois, nous travaillons tous les jours entre la licence de Sandrine, le stage avec un maitre de la marionnette javanaise, les visites de Borobudur, le plus grand monument bouddhiste au monde, de Prambanan, le plus grand ensemble architectural hindouiste d’Asie du Sud Est et bien sûr tous ces moments vécus avec les nouvelles personnes que nous rencontrons. Nous avons remis en chantier « Imago » avec une compagnie locale de marionnette et nous préparons deux représentations les 26 et 27 mai prochain dans le cadre du Printemps Français en Asie. Ce que nous n’avions jamais eu le temps d’achever prend enfin forme mais nous ne vous dévoilerons pas les dernières nouveautés afin que vous ayez la surprise en France.

Toutes ces priorités nous amènent à vous envoyer à l’avenir des billets sûrement moins écrits et avec plus de photos. Certains qui rechignent à la lecture seront sûrement soulagés… Mais ne vous réjouissez (ou ne désespérez) pas trop vite car ce que nous n’avons pas le temps de mettre en forme dans le blog, nous le consignons dans des carnets à la plume. Vous aurez toutes les étapes détaillées cet été et vous pourrez voyager encore même quand nous serons de retour…

Nous vous embrassons bien fort,

rémi

2 Réponses à “Surabaya, la ville- Léviathan. Etape du 11 au 18 avril. Episode 2”

  1. maunier francine dit :

    je viens de lire "la totalité" de ce billet …j’espère qu’il y en aura d’autres,tout aussi passionnant durant …toute la durée du retour et du ….projet à suivre…les quelques photos sont justes les éléments necessaires au support de notre propre représentation des situations que tes écrits nous suggérent merci et …encore!!!!
    bisoux à vous 2

  2. Jean Marie NOUGARET dit :

    Mais mais mais ! Voila des récits qui bouchent les trous, des flash back bien opportuns…décidément, vous êtes forts…

    Ici, printemps absent, mistral glacé et feu de cheminée au programme !

    Bises JM

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