Comme vous l’a précisé Rémi dans notre dernier article, après une semaine de détente, il nous fallait nous remettre au travail pour préparer notre workshop avec les étudiants de l’université de l’ISI (Institut Scénique Indonésien). Après une longue discussion concernant le thème de notre atelier et la manière de l’organiser, nous nous mettons d’accord sur le fait que nous souhaitons poursuivre avec les étudiants notre interrogation sur les différents types de métamorphoses et sur la manière de l’exprimer à travers le spectacle vivant. Avec Imago, nous interrogeons la métamorphose de plusieurs manières comme par exemple la métamorphose du comédien sur scène, la métamorphose des sens, des émotions mais également le changement et l’évolution de la scénographie, des matières….
J’ai eu envie d’axer plus particulièrement le workshop sur le questionnement des « sens ». L’étape de métamorphose se faisant bien souvent dans un espace clos, un cocon, une chrysalide, j’avais envie que les étudiants pénètrent dans un espace pour développer un imaginaire. Pour cela, j’ai proposé à Rémi la réalisation de différentes boites dans lesquelles les participants pourront glisser leur main, les yeux bandés. Nous inviterions ensuite les participants à imaginer qu’à travers ce ressenti, ils peuvent imaginer le cocon qui les entoure et créer l’être qui va en sortir. Nous leur laisserions ensuite choisir la forme de représentation qu’ils souhaitent utiliser pour exprimer leurs premières sensations à travers le masque, la danse, le théâtre, la marionnette, l’ombre …
Afin de diversifier le travail et sachant que nous voulions faire travailler les étudiants en groupe, il nous a semblé intéressant de proposer plusieurs boites pour avoir des propositions et des axes de recherche différents. La recherche des matières à utiliser et la fabrication des boites nous a pris tout le week-end mais nous étions contents de passer ce moment de recherche ensemble. Il fallait nous voir dans le grand magasin « Robinson » à tourner et retourner dans les rayons cherchant nos matières ou encore dans notre chambre d’hôtel transformée en atelier de bricolage…
Afin de vous faire rentrer dans la confidence, en voici leur contenu :
- Une boite avec des fils de fer entortillés pour nous permettre de travailler avec une matière moderne, froide au touché et rappelant une cage, un enfermement,
- Une boite avec des ficelles et de la laine entrecroisées et des parties molletonnées rappelant le confort d’un cocon, d’un espace douillet et en même temps dans lequel il est difficile de se mouvoir,
- Une boite avec des graines de tailles différentes rappelant un espace granuleux, minéral et également permettant de travailler sur une notion d’espace trop plein, amovible au contact de la main,
- Enfin, une boite avec de l’eau et des morceaux gélatineux pour travailler l’univers aquatique, visqueux.
Une fois nos boites prêtes, David et Natacha nous ont rejoints pour nous aider à les transporter jusqu’à la maison d’Audrey. Là aussi, vous auriez dû nous voir sur nos mobylettes complètement surchargées avec des boites les unes empilées sur les autres. Si nous n’avions pas vu les Vietnamiens et les Indonésiens faire des transports hallucinants, nous n’aurions jamais osé transporter des objets aussi encombrants sur notre petite mobylette. Mais je vous assure que quand on a vu un vietnamien porter sur son vélo en même temps une armoire, deux chaises, une table basse, tout vous semble possible !
Dès le lendemain matin, nous nous rendons à l’université pour découvrir notre nouvelle salle de représentation. Nous découvrons une salle et une scène immense avec une importante capacité d’accueil. Rémi et David sont très heureux à l’idée de pouvoir installer une technique lumière un peu plus importante qu’à Tampak Siring. Ils seront très vite déçus en découvrant qu’ici, on ne déplace pas les projecteurs et qu’on ne modifie pas le programme lumière une fois qu’il est installé. Après une grande négociation, Rémi réussira tout de même à faire installer quatre gros projecteurs de 1000 watt pour les faces chaudes et froides de notre spectacle.
Quand à moi, je suis un peu inquiète par rapport à la visibilité des marionnettes car les sièges sont très éloignés de la scène. Très vite, nous décidons de remanier la salle en rapprochant le plus possible les chaises de la scène. Cependant, nous n’avons pas vraiment pu faire comme nous le souhaitions car il convient de respecter certains codes ici et notamment en laissant le premier rang pour les « gurus » (les professeurs et personnes importantes). Nous étions un peu désemparés à l’idée de laisser ce premier rang de fauteuils bien confortables avec tables basses privatives, laissant les enfants derrières sur de grandes chaises et ne voyant pas grand chose… mais nous devons respecter le protocole.
Pendant toute la journée, nous installons notre espace de jeu et nous apprenons à découvrir cette salle en compagnie de David et Natacha. Natacha se lance dans un grand reportage photo sur notre installation…




L’heure de représentation s’approche, la salle est assez vide mais nous ne sommes pas très inquiets car nous avons l’expérience de Tampak Siring. A 19h, nous nous installons dernière notre écran maquillés et prêts. Là commence alors une attente interminable… Une demi heure d’attente du public et presque un très gros quart d’heure de discours sur le spectacle avec 3 interventions différentes : Audrey, le responsable du département marionnette et la présentatrice de l’université. Il fallait nous voir les jambes tremblantes, le maquillage dégoulinant sous la chaleur et la pression montante en attendant enfin notre tour … Puis le spectacle a enfin commencé. Nous retrouvions nos marionnettes, nos musiques, nos mouvements et prenions beaucoup de plaisir à jouer devant les étudiants marionnettistes. Une fois l’arbre peint en encre de chine, nous avons eu un gros problème technique : un noir total pendant 6 minutes. Même si je viens de Marseille, ces 6 minutes ne sont pas exagérées (nous avons un enregistrement vidéo qui en témoigne …) Six minutes d’impressionnant silence du public et surtout de grand vide pour David, Rémi et moi. Nous étions déconcertés par le manque de réaction des techniciens du lieu. Puis la lumière est revenue, nous avons repris le spectacle et là nouveau problème (en tout cas problème non résolu) car la lumière s’éclairait, puis s’éteignait, s’éclairait, puis s’éteignait …. Plus tard nous apprendrons qu’en fait le compteur disjonctait et un technicien le rebranchait dès qu’il sautait… jusqu’à ce qu’il découvre d’où venait le problème et donne les bonnes indications à David …
J’avoue qu’on était à deux doigts d’arrêter le spectacle, mais nous avons tenu bon, nous avons poursuivi comme si de rien n’était et nous avons bien fait car nous n’avons plus eu aucun problème par la suite. Le spectacle a été apprécié du public et des professeurs, nous avons eu leurs félicitations et leurs encouragements. Ils semblaient avoir été touchés par notre problème technique et nous ont bien précisés que cela n’avait pas eu d’impact sur la qualité du spectacle. Ces retours étaient très importants pour nous car il s’agit de regards professionnels et même si nous n’avons pas échangé longtemps, l’insistance des regards droits dans les yeux en disait beaucoup …
Nous achevions nous première étape de travail de la semaine. Le lendemain le workshop commençait et prenait la forme d’un nouveau défi pour nous.
Premier jour de stage
Dès le lendemain matin 9h, nous attaquions notre workshop dans la même salle que celle de la représentation d’Imago.
L’arrivée des participants se fait un peu au compte goutte, par conséquent, nous avons un peu du mal à faire démarrer le stage. Finalement, nous nous mettons en cercle sur la scène et nous faisons connaissances avec les différents participants. A notre grande surprise, nous découvrons des participants bien différents de ce que nous avions pu imaginer. Nous n’avions pas uniquement des étudiants de l’université, mais également des marionnettistes en activité, un chauffeur de taxi, une enseignante en danse indienne, un père qui a repris ses études pour prouver à son fils qu’il est encore capable de l’étonner … En tout, ils sont une vingtaine ce qui nous fait bien plaisir car nous n’avions pas vraiment d’idée du nombre de participants.
Nous présentons le déroulement des quatre jours de stage et la manière dont nous envisageons de travailler. Nous précisons également aux participants qu’à la fin du stage, il y aura une présentation publique de leur travail et que nous les invitons à être présents pendant l’intégralité du stage pour préparer cette présentation dans les meilleures conditions possibles.
Rapidement, nous constituons 4 groupes pour répartir les étudiants autour des boites. Nous leur bandons les yeux et nous leurs demandons de glisser délicatement leur main dedans. Ce passage était très émouvant pour moi et également très marrant. Certains avaient peur du contenu des boites et n’osaient pas glisser leur main trop profondément, d’autres y allaient franco, puis s’arrêtaient un instant un peu surpris, interloqués, d’autres explosaient de rire au contact des matières … Ensuite, nous leur avons demandé de dessiner et d’écrire ce premier contact avec les boites de manière individuelle, puis de manière collective au sein de chaque groupe. Nous sentions déjà de nombreuses interrogations concernant cet exercice. Les participants semblaient pour la plupart perdus face à notre proposition… mais nous restions confiants dans le déroulement du stage.
Nous les quittons en leur demandant de revenir le lendemain avec un début de proposition et pourquoi pas certaines matières susceptibles de les aider dans la construction scénique de leurs ressenti.
Deuxième jour de stage
Le lendemain, nous étions satisfaits de voir que les participants étaient presque à l’heure… Rémi leur propose un travail d’échauffement basé sur la respiration et l’écoute de ses partenaires. C’est très amusant de voir Rémi poser sa main sur le ventre de certains participants, leur demandant de se concentrer les yeux fermés sur leur respiration, les petits mouvements de leur corps et les bruits autour d’eux. Il faut savoir que nos participants sont vraiment très difficiles à canaliser et à calmer. Ils sont survoltés et n’arrivent pas à rester concentré bien longtemps. Il s’agit donc d’un véritable défi pour Rémi mais qu’il relève avec beaucoup de patience.
Ensuite, Rémi propose un travail d’équilibre de plateau où les participants doivent se mettre à marcher en occupant tout l’espace du plateau sans créer de vide. Cet exercice est également difficile à mettre en place et les participants ne prennent vraiment du plaisir que lorsque Rémi demande à l’ensemble du groupe de reproduire les mouvements et les sons d’un meneur. Très rapidement, les participants se mettent à reproduire des mouvements typiques de danse balinaise ou de « topeng » (theatre de masque). Cela nous fait bien rire, il y a une véritable énergie sur le plateau !
Ensuite, les groupes proposent les uns après les autres une première forme de recherche. Sans rentrer dans le détail des propositions de chaque groupe, j’ai bien envie de vous faire partager la réflexion du groupe qui a eu la boite avec les éléments aquatiques. Ils ont retrouvé dans les matières de la boite les éléments des « quatre frères ». Cela est un mystère pour nous mais Audrey, qui se charge de la traduction du stage, nous explique qu’à Bali, à la naissance d’un bébé, les parents conservent dans une boite le liquide amniotique, le placenta, le corps jaune et visqueux autour du placenta et le cordon ombilical. Ils enterrent ensuite cette boite dans le jardin de leur maison. Ces quatre éléments sont appelés les « quatre frères » et ils seront présents toute la vie du nouveau né et notamment dans ses prières. Ainsi, l’eau, la gélatine, le plastique de notre proposition les ont directement renvoyés à cette coutume. Rémi leur propose alors de travailler sur la représentation de ces quatre éléments sur le plateau mais également de travailler sur la représentation du nouveau né. Ce deuxième jour de stage était très intéressant et nous faisait vraiment prendre conscience de la rencontre entre deux cultures.
Le soir nous passons une très agréable soirée avec l’ancien professeur de batterie de Rémi et l’ancien directeur de l’espace sport et culture de Gémenos, Roger Cot. Il s’agit pour moi d’une première rencontre vraiment très plaisante et l’évocation de notre petite ville me fait beaucoup de bien au bord de sa piscine… C’est un drôle de monsieur (dans tout les sens du terme), touchant et qui relève le défi d’avoir tout quitté la tête haute avec beaucoup de courage et de passion.
Troisième jour de stage
De mémoire, cette journée a été la plus éprouvante pour nous. La veille de la représentation, il convenait d’avancer concrètement sur les propositions des participants mais leur dispersion dans le travail devenait de plus en plus ingérable : téléphone en plein échauffement, distribution de carte de visite entre eux, grignotage en permanence, entrée et sortie de scène, présence de certaines personnes extérieures au stage commentant le travail sur le plateau, jeu sur les instruments de musique en place, blague un peu enfantine sur la présence de 3 françaises au stage (Audrey, Ophélie une étudiante de Dijon en formation pour un an à Bali et moi …).
Je pense que ce qui nous a le plus décontenancé, c’est surtout le fait que le travail que nous avions effectué la veille avec le groupe de la « boite de ficelle » n’avait abouti à rien. En effet, la proposition n’avait plus rien à voir avec la veille… Cela nous inquiétait particulièrement car nous sentions l’échéance arriver et le travail stagner.
Heureusement, après cette journée pénible, nous avons pu nous détendre toute la soirée à Ubud avec David et Natacha. Nous nous sommes retrouvés là bas pour voir un spectacle de « kecak » et de transe. Il s’agit dans la première partie du spectacle d’un chœur d’hommes positionnés en cercle et chantant des musiques balinaises puis en seconde partie d’une transe où l’un des chanteurs marche sur des braises de noix de coco. Un spectacle vraiment impressionnant qui nous a permis de mieux comprendre l’énergie de nos participants.



Dernier jour et présentation du stage
Nous nous sommes retrouvés trois heures avant la représentation. Il s’agissait de la préparation finale. Nous avons eu de nouveau de grosses surprises quant à la proposition du groupe de la « boite ficelles » car elle changeait de nouveau profondément de sens. Heureusement pour nous, elle allait dans le bon sens ! Et nous avons découvert avec un grand soupir une proposition vraiment intéressante de danse sur le thème de l’emprisonnement d’un oiseau, de ses tentatives d’envol et de la manière dont il narguait les éléments de son nid qui finalement le rattraper et le ré-emprisonner pour le punir de son orgueil.
Finalement à l’exception de la proposition d’Ophélie (boite avec les éléments en métal), nous n’avons pas eu beaucoup de propositions de marionnettes, mais plus des recherches sur la danse et sur le corps de l’acteur. Je vais arrêter de vous en parler plus et je vais laisser découvrir les photos de la représentation afin de vous permettre d’en apprécier le résultat.
Juste pour conclure, j’ai envie de dire que cette expérience d’échange nous a particulièrement éprouvés mais dans le bon sens du terme. Elle nous a vraiment donné l’occasion de vivre un échange entre deux approches de la pratique du spectacle vivant. Il est nécessaire de ne pas vouloir tout maitriser et surtout de croire en la grande capacité d’improvisation des balinais. Certes, les exigences des metteurs en scène occidentaux se justifient et je pense qu’il est dommage que les participants ne se soient pas plus laissé faire par les conseils de Rémi, mais je pense qu’à Bali ce type de travail est vraiment difficile à mettre en place et qu’il convient d’une certaine manière de le respecter.
Sandrine






